La biodiversité en Poitou-Charentes

     
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Ambroisie et Biodiversité

L’ambroisie, plante invasive Invasive Se dit d’une espèce qui s’établie ou se développe dans un écosystème dont elle n’est pas originaire et pour lequel elle constitue un agent de perturbation nuisible à la biodiversité. Espèce envahissante allochtone (exotique).  : cause ou conséquence de la réduction de la biodiversité ?

La dynamique d’expansion des plantes invasives exotiques est mondialement considérée comme une des causes principales de diminution de la biodiversité. Au plan européen, l’un des 10 défis majeurs énoncés pour enrayer la perte de biodiversité est de réduire leur impact dans les milieux naturels ou anthropisés.

Qu’en est il de l’ambroisie, plante invasive originaire d’Amérique du Nord introduite en Poitou-Charentes et dans divers points du territoire français dont la Région Rhône-Alpes au début du siècle dernier probablement à la faveur de l’importation de lots de semences contaminés ?

Quelques constatations.

La plante est restée discrète dans les campagnes françaises jusqu’en 1994, puis son caractère invasif s’est brusquement accéléré depuis la mise en place des aides aux grandes cultures et aux jachères Jachère Historiquement terres labourables laissées temporairement au repos. La réforme de la PAC a ajouté une nouvelle notion avec le gel institutionnel des terres. dans le cadre européen de la Politique Agricole Commune. Son caractère invasif pratiquement inconnu dans son continent d’origine s’est tout d’abord manifesté dans les cultures de printemps notamment de maïs, de sorgho, de pois, et surtout de tournesol où elle occasionne des baisses de rendement pouvant justifier la renonciation à la récolte d’où d’importantes pertes économiques.

Ambroisie dans un champ de tournesol (Céline Bruzeau)

Les semences contaminant le sol pendant de nombreuses années, l’invasive réapparait en juillet à la faveur de la rotation des cultures, dés la récolte des céréales d’hiver et du colza et pendant toute la période d’interculture qui précède les labours d’automne. Pour la même raison on la retrouve aussi dans les jachères. La plante est héliophile et ne se développe pas dans les milieux couverts d’une végétation dense telle que les champs de trèfles ou de luzerne ou en milieu forestier.

Plus récemment le front de colonisation s’est étendu aux terrains en friches rudérales ou en attente d’urbanisation, aux jardins des zones pavillonnaires, à des sols dénudés et à de nombreux habitats naturels tels que ceux des couloirs fluviaux des régions méditerranéennes ou des Régions Centre et Rhône-Alpes notamment les berges, bancs de sables, roselières, assecs estivaux ou bien à des sites industriels anciens, des carrières abandonnées, des bords enherbés des routes ou des talus de chemins de fer...

bord de route envahi d'ambroisies

Parallélement à cette expansion, sont apparues dans les populations des régions contaminées des manifestations allergiques dues au pollen de la plante:conjonctivite, rhinite, eczéma, asthme et urticaire, se répétant toujours à la même période : fin août-début septembre, au moment de l’optimum de la floraison.

Causes et conséquences sur la biodiversité

Quelles pourraient être les causes de la nuisibilité de l’ambroisie dans les peuplements végétaux cultivés ou naturels où elle occasionnerait une perte de biodiversité ?

L’ambroisie, les espèces Espèce Groupe d’individus qui ont la possibilité de se reproduire entre eux dans la nature et dont la descendance est fertile. cultivées et les adventices des cultures de printemps présentent un cycle végétatif synchrone ce qui les met en situation de concurrence nutritionnelle, mais l’ambroisie est beaucoup plus résistante à la sècheresse et ne connait pas le stress hydrique qui fragilise les autres espèces lesquelles connaissent alors une moindre résistance aux agents pathogènes plus particulièrement lors des canicules estivales. Par ailleurs l’ambroisie présente en Europe des propriétés allélopathiques à l’égard du peuplement végétal semé et des populations adventices en libérant dans le sol des composés
chimiques inhibiteurs nécrosant les racines des autres espèces ce qui n’est pas le cas en Amérique du Nord où un équilibre adaptatif s’est établi avec les espèces compétitrices alors que celles de l’aire d’introduction n’ont pas développé de défense. Cela permettrait d’expliquer la présence simultanée et non compétitive dans certaines parcelles françaises de plusieurs invasives originaires d’Amérique : ambroisie, vergerette du Canada, phytolaque, Oenothera...

champ de sorgho envahi d'ambroisies
Pour les même raisons l’ambroisie constitue en Europe un facteur limitant dans l’établissement de milieux végétaux pionniers constitués d’espèces autochtones, en particulier dans les friches, au bord des rivières et sur les bas côtés des routes où elle s’installe sur des espaces enherbés en éliminant des espèces régionales

Mais d’après une autre hypothèse plausible, le « succès » de l’espèce exotique pourrait bien venir du déclin d’espèces autochtones dans des écosystèmes dégradés.

D’après cette hypothèse, l’invasion biologique ne serait pas directement le moteur d’un changement conduisant à l’effondrement de la biodiversité mais plutôt la conséquence indirecte d’une modification du milieu aboutissant à l’effacement d’espèces indigènes sous l’effet de nouvelles pratiques culturales : agriculture intensive avec usage de désherbants totaux ou de plus en plus sélectifs entrainant l’élimination d’adventices, simplification dans la rotation des cultures avec raréfaction des cultures fourragères. Dés lors, les communautés envahies sont stucturées par des changements environnementaux moins contraignants pour les espèces exotiques qui, en l’absence des parasites Parasite Le parasite se nourrit et se développe au dépend d’une espèce. Contrairement aux prédateurs il ne tue pas toujours son hôte. Les parasites peuvent se développer :

- à la surface de leur hôte, on parle alors d’ectoparasite

- à l’intérieur de leur hôte, on parle alors d’endoparasite
ou des herbivores de leur pays d’origine, finissent par occuper l’espace d’où les autochtones ont été exclues. Ainsi peut on expliquer la concomitance de l’accélération de l’invasion lors des années 2005 et la mise en place des aides aux grandes cultures

Divers malherbologues ont corrélé la mise au point et l’épandage de nouvelles molécules de désherbants avec l’apparition de nouvelles espèces jusque là inconnues des agriculteurs telles que l’abutilon ou le xanthium...L’ambroisie est de ce point de vue bien connue pour sa résistance au moins partielle à de nombreux désherbants qui détruisent les sommités mais non la base des pieds qui régénère de nouvelles pousses. Elle est aussi indifférente aux sols salés comme en témoigne leur prolifération sur le bord des autoroutes dont la chaussée a été salée par temps de neige alors que les autres espèces ont disparues.

Dans un monde affecté par des changements climatiques même peu perceptibles les plantes invasives peuvent aussi être avantagées sur un nouveau territoire ou s’y adapter plus facilement. En ce qui concerne l’ambroisie un réchauffement climatique de l’ordre de 1 degré pourrait avoir plusieurs conséquences sur son cycle de développement annuel :
- une plus grande précocité des premières germinations avec un étalement dans le temps des germinations jusqu’au début du mois d’août,
- des dates des premières pollinisation Pollinisation Mode de reproduction des plantes correspondant à la fécondation du pistil d’une plante par le pollen d’une plante de la même espèce.

La pollinisation peut être réalisée par :

- les animaux (insectes, oiseaux, chauves-souris, mammifères) : zoogamie

- le vent : anémogamie

- l’eau : hydrogamie
avancées de 3 ou 4 jours
- une durée de pollinisation augmentée d’une semaine, mais la montée à fleurs serait toujours induite par la baisse de photopériode de juillet, le pic pollinique se situant régulièrement entre le 29 août et le 3 septembre.
- Enfin le caractère tardif des premières gelées permettraient aux plantes les plus retardataires d’atteindre le stade de la grenaison avec comme conséquence une plus grande augmentation du stock semencier du sol. Parallèlement l’ambroisie pourrait s’installer dans des contrées plus nordiques ce qui est en train de se produire en Alsace et en Normandie.

Enfin, des recherches récentes ont montré que les populations américaines prèsentaient une variabilité génétique intrapopulationnelle faible mais forte entre les diverses populations géographiques.Cela est le contraire pour les populations françaises dont l’hétérogénéité résulterait d’un mélange de différentes populations souches américaines introduites à plusieurs reprises sur notre territoire. Une telle variabilité intrapopulationelle a facilité l’adaptation de l’espèce à la diversité des conditions environnementales locales que celles ci soient climatiques, édaphiques, floristisques ou anthropiques.

Quel avenir prévisible pour les populations d’Ambroisie ?

Dans un monde affecté par des changements climatiques ou de surexploitation des sols quelle stratégie adopter pour gérer une nouvelle complexité écologique héritée de la mondialisation des échanges commerciaux et des pratiques agricoles ?

L’éradication trop tardive est difficile, et peut être même dangereuse car à vouloir remettre en cause un nouvel équilibre on pourrait créer un déséquilibre nouveau plus difficile à stabiliser. Dés lors que le mal précède l’invasion, éradiquer un envahisseur peut laisser la place à d’autres éventuellement plus néfastes et plus difficiles à maîtriser.

Ou bien on préconise la lutte à outrance et l’éradication illusoire génératrice de nouveaux dysfonctionnements, ou bien on développe des stratégies de renforcement de défenses naturelles et de restauration au moins partielle de milieux, de peuplements et d’agro-écosystèmes paysagers par des pratiques de contrôle et de régulation telles qu’une rotation de cultures plus diversifiées, une utilisation plus rationnelle des engins de récolte pour éviter une dipersion géographique des semences de l’invasive, les désherbages mécaniques par binage, herse étrille et déchaumages, les fauchages avant sa floraison et sa grenaison, ou bien les faux semis qui purgent les sols de son stock semencier. C’est probablement à ce prix que l’ambroisie acceptera de redevenir plus discrète...

Michel CAILLON
Poitou-Charentes Nature
Juin 2008

Crédits photographiques : Laurent Mollé et Michel Caillon.

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